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Rencontre-causerie autour du « phonographe », par Georges ZACHARIOU

Mardi 27  novembre, «19h19 » de l’APRES

au   RECANTOU, 42 rue des 7 troubadours

(métro Jean Jaurès ou Marengo SNCF)

Rencontre-causerie autour du Phonographe

index

par Georges Zachariou

Présentation de plusieurs appareils phono, et de disques.

Historique du phonographe…  Explication de son fonctionnement.

Sociologie de cette fin du 19ème siècle… Ses espoirs en la Science…

La lutte acharnée entre les chercheurs américains et européens pour les dépôts de brevets : deux mondes qui s’affrontent…

Cette invention et de toutes celles qui concernent la communication bouleversent nos sociétés. Les évolutions vers le numérique… et le basculement vers l’intelligence artificielle. Le désenchantement…

Petite surprise finale !

Entrée libre et gratuite

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Quand Georges Zachariou nous parle de phonographe…

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Le phonographe :

L’un des plus merveilleux appareils nés du génie humain.

Aujourd’hui, la musique est omniprésente dans nos vies. Elle nous accompagne partout et on ne la remarque même plus tellement elle est ancré dans nos mœurs (ascenseurs, restaurants, salles d’attentes, hall de bâtiments publics, Espaces-Publics etc…). Et grâce aux récents MP3, on peut écouter ce qu’on veut, où on veut et quand on veut. Mais il y a un peu plus d’un siècle, on ne savait même pas enregistrer le son. Et l’idée même de faire de la musique un produit de consommation courant était impensable.

Cette idée de recueillir, et de conserver la parole humaine hanta longtemps l’esprit des « chercheurs rêveurs », la restituer et la mettre à disposition, matériellement, semblait être pure chimère. Pourtant à la fin du 19iem siècle ce fut chose faite : Charles Cros et Thomas Edison en 1877 déposaient l’un et l’autre un brevet, le phonographe était né. Le phonographe et le disque forment un tout, un ensemble indissociable destiné à reproduire du son acoustique (voix, musique, bruits…) par un procédé purement mécanique. C’est le premier appareil de reproduction sonore  destiné au public.

L’invention de cet ensemble phono-disque allait bouleverser notre existence au quotidien et modifier notre perception du monde. Après des millénaires, il faisait suite à l’invention de l’écriture tout en la complétant. C’est un livre qui n’a ni feuilles ni caractères… les oreilles remplacent les yeux. Il devenait possible de matérialiser l’expression du langage et de la musique, de la conserver et de le transporter. Disques et livres devenaient acteurs et mémoires de nos civilisations.

Je voudrais préciser que toutes les recherches scientifiques effectuées au XIXe siècle sur l’enregistrement sonore n’étaient pas du tout destinées à un quelconque usage musical. Le seul et unique but était de trouver un moyen de capter la voix aussi vite que l’on parle. On voulait enregistrer la voix pour la conserver, pour se doter d’un véritable patrimoine par l’intermédiaire de la ‘sténographie en temps réel’ (instantanée)

 Plus heureux que le livre, qui ne peut que donner la phrase de l’orateur ou du chanteur, dépouillée de presque tout ce qui sert à l’orner, c’est-à-dire du geste, de l’intonation, de l’inflexion de la voix, le phonographe conservera précieusement ces divers ornements et les restituera dans toute leur plénitude et dans toute leur puissance, et de plus, grâce à la galvanoplastie, il pourra les faire entendre à mille endroits différents à la fois, sans altération et sans aucune modification.
Pierre Giffard, Le Phonographe expliqué à tout le monde, 1878

Le 19iem siècle : la science et sa composante matérialiste.

A cette époque la science était perçue comme un instrument d’émancipation, un moyen d’accroître à la fois les connaissances et le confort matériel de l’homme, certains pensaient même à son perfectionnement moral. Le progrès scientifique avec sa composante matérialiste faisait rêver. . Les savants, héros du 19iem siècle, placés au service de la nation, mus par le désintéressement, témoignaient à leur manière d’un temps où le projet industriel, en soi problématique, imposerait de faire converger le bien-être social, les valeurs du libéralisme économique et l’intérêt général. Marcelin Berthelot affirmait lors de nombreux discours que le progrès scientifique permettrait le développement économique (on sait aujourd’hui que cette politique interventionniste dans les secteurs des technologies de pointe et de la santé permirent un développement économique sans précédent.).

Accompagnant cette gestation technique, se mirent en place les éléments du récit d’une aventure, comme les aimaient les contemporains de Jules Verne, alliant confiance dans le progrès matériel, illimité, salvateur et goût, voire crainte pour le mystère. Les sciences progressaient, aux travers de découvertes fondamentales. L’invention du phonographe fut une véritable aventure, elle aboutira à la création de deux immenses industries : celle de l’enregistrement (les disques,…) et d’appareils de lecture, reproduction (les phonographes,…) avec les suites considérables que nous connaissons grâce aux techniques numériques.

A partir de l’avènement du phonographe/disque, très largement et rapidement diffusé, tout allait être bouleversé.  Bien d’autres inventions de premier ordre allaient très vite voir le jour durant cette seconde moitié du 19iem siècle, pour l’essentiel exploitées par des hommes d’affaires américains (qui souvent étaient en même temps des chercheurs, inventeurs).

Quel était le quotidien dans les foyers juste avant cette invention ?

Chez les citadins les intérieurs étaient plutôt silencieux et calme, aucun ‘son manufacturé’ ou presque n’était émis. Pas de télé, pas de radio, ni de disque et gramophone, pas d’appareils numériques…, chez certains (les plus riches) il y avait des appareils dit « automates » qui pouvaient émettre de la musique uniquement mais pas de voix humaine, mais c’était assez rare. Le tic-tac des horloges dominait quand il n’était pas submergé par le vacarme assourdissant venant de la rue : charrettes et voitures hippomobiles aux roues cerclées de fer, colporteurs, vendeurs ambulants hurlant leurs prestations (vitrier!, peau de lapin ! etc.), les mendiants chanteurs avec leur orgue de barbarie… et j’en oublie….. Seuls les journaux imprimés et les rumeurs étaient porteurs d’informations de tous genres.  Pour écouter une mélodie,  une chanson, voir son idole il fallait se déplacer, aller au caf. Cons, au concert, au théâtre. Les liens sociaux étaient différents, le bistrot était la distraction la plus populaire. A la campagne c’était beaucoup plus silencieux les gens se mettaient à la fenêtre pour voir passer quelqu’un et sortaient pour écouter le garde champêtre. Les nouvelles étaient colportées, la presse et le courrier étaient également les seuls média.

Les cuisinières à bois ou au charbon trônaient chez les plus riches, les autres grelotaient. poeleLes villes étaient noires de pollutions (Londres). Les éclairages publics et privés se faisaient à l’aide de lampes à huile ou avec les becs de Gaz. L’invention de l’ampoule électrique à incandescence (T. Edison) n’arrivera qu’en 1879 juste deux ans après celle du phonographe. L’éclairage électrique ne s’imposera que très lentement, à Paris le bec de gaz dans certains foyers sera présent jusqu’au milieu du 20iem siècle !

Certes l’existence des populations était souvent difficile matériellement, les régimes politiques étaient très durs, mais subsistaient des espaces de méditations et de libertés individuelles

 Un peu de technique.

La mise au point technique de l’ensemble phonographe-disque, fut longue et laborieuse. Sur quelques aspects le principe du phonographe s’inspire de très loin des instruments de musique mécanique, tels que les orgues de barbarie, les limonaires, les automates, les pianos mécaniques et boîtes à musique.

Cet ensemble fut progressivement remplacé, au siècle suivant, par le gramophone, puis l’électrophone ou le pick-up (platine tourne-disques), conjointement au magnétophone à bande magnétique, qui furent ensuite eux-mêmes éclipsés par les techniques de reproduction sonores permises par la numérisation.

 Voyons le principe général.

 Le phono, c’est ainsi qu’il était nommé par nos parents et grands-parents est un appareil qui fonctionne uniquement sur des principes mécaniques assez simples. Nous savons tous aujourd’hui qu’un son c’est à dire la voix, la musique, le bruit etc., est un phénomène vibratoire qui se propage dans l’espace avec pour support  l’atmosphère qui nous environne. La meilleure illustration étant le haut-parleur de nos enceintes acoustiques, à l’observation nous voyons bien que la membrane centrale vibre et par là même produit du son qui parvient à nos oreilles.

Le stéthoscope du médecin fonctionne sur le même principe. stéthoscopePour réaliser une auscultation, le pavillon (l’embout) est posé sur la partie du corps à ausculter, la membrane qui s’y trouve va capturer et transmettre les vibrations sonores vers la tubulure, qui va à son tour transmettre le son vers la lyre et les embouts auriculaires. Il fut inventé et amélioré entre 1816 et 1852

Le phénomène vibratoire d’un son était donc connu et Léon Scott de Martinville typographe français mit au point en 1853, un appareil, le Phonautographe qui allait en faire la démonstration.

Une membrane placée au bout d’un tube acoustique (le cornet), transmet les vibrations créées par le son à un stylet qui les grave sur un cylindre enduit de noir de fumée ou de cire.Phonautographe Ainsi dès 1853, par un procédé mécanique Léon Scott de Martinville mettait bien en évidence qu’un son acoustique pouvait être visualisé et laisser une trace vibratoire sur un support. Les sismographes fonctionnent sur le même principe, les vibrations des tremblements terrestres sont transcrites par des accéléromètres sous forme de graphiques.

Cependant la machine de Léon Scott de Martinville ne permet pas d’entendre le son mais juste de le stocker sous forme de vibrations gravées sur un support. En fait Léon Scott de Martinville fut le véritable ‘inventeur’ du disque, mais il n’eut pas l’idée, hélas, de mettre au point l’appareil capable de ‘lire les sillons gravés’ sur le principe de la réciprocité.  Cet appareil restera comme une curiosité scientifique.

De nombreux autres chercheurs s’intéressèrent aux travaux de Léon Scott de Martinville, mettant au point des instruments de plus en plus performant mais personne ne franchit le pas de la réciprocité.

L’avènement du phonographe

Ce fut chose faite quelques années plus tard. En 1877en France et aux USA deux personnages hors du commun, déposèrent simultanément un brevet décrivant justement cette réciprocité.

-En France, le poète, Charles Cros chercheur, Charles Croscurieux de toute innovation technique déposait son brevet mais trop pauvre ne pouvait payer les taxes pour qu’il soit enregistré. Il n’avait surtout pas les moyens financiers pour réaliser un prototype. Il appela son invention le « Paléophone »

-A Boston le génial homme d’affaire et inventeur américain Thomas Edison déposait (parait-il quelques jours après Charles Cros) son brevet en bonne et due forme, brevet décacheté et enregistré sur le champ. « Le phonographe »Thomas Edison

 Son document suggère que les vibrations sonores peuvent être gravées sur un support à l’aide d’un stylet rattaché à une membrane souple (ce qu’avait démontré l’expérience de Léon Scott de Martinville) et que par la suite en faisant glisser un stylet rattaché à une membrane sur cette gravure on parviendrait à reproduire le son initial. (Schéma 2 et 3). C’était simple logique et génial ! Il suffisait d’y penser. Avoir une idée, même lumineuse, est une chose, en réussir l’industrialisation en est une autre.

Il réalisera très vite un prototype qui sera présenté à différentes académies scientifiques. Le débat fut très vif autour de cette invention, tant le fait de ‘re-produire’ de la voix semblait extravagant. Certains l’accusaient de supercherie et pensaient à la ventriloquie ! Mais lors de l’exposition universelle à Paris en 1889 un phonographe Edison à cylindre et à moteur électrique fut présenté au pavillon américain, ce fut un triomphe !

Dès lors le phonographe fut perfectionné par de nombreux chercheurs inventeurs. Le personnage majeur des années 1880, dont le nom a été quelque peu éclipsé par Edison, est bien l’allemand Émile Berliner. Né en 1851, il émigre aux États-Unis en 1870. En 1887, il met au point le gramophone, dont l’innovation principale consiste à graver le son sur un disque plat au lieu d’un cylindre. C’est également lui qui met au point le procédé de la galvanoplastie, qui va permettre la reproduction industrielle du disque. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, cylindre et disque plat sont en concurrence, avant que le disque ne s’impose comme standard mondial

En 1925 L’enregistrement électrique remplace l’enregistrement acoustique; les appareils électriques de lecture suivront au cours des années 1930.

Le phonographe par lui-même est un appareil assez simple à fabriquer. Il suffit d’une petite caisse, souvent en bois, dans laquelle est installée un moteur à ressort (par la suite électrique) qui se remonte à l’aide d’une manivelle et fait tourner un plateau à vitesses constante (généralement 78 tours par minute). Phonographe à pavillonSur ce plateau est posé le disque (l’enregistrement analogique) qu’il faut « lire » par l’intermédiaire d’une tête de lecture (le stylet). Le son acoustique ainsi « récupéré » est amplifié par un pavillon (cornet). Tout est conçu sur des principes mécaniques simples. Chacun de ces éléments : moteur, manivelle, plateau, tête de lecture, cornet… sont fabriqués par des artisans ou industriels, il suffit de les assembler  avec soins pour fabriquer un phonographe. C’est une explosion artisanale, industrielle, même les foyers modestes s’équipent.

 L’avènement du phonographe allait bouleverser nos sociétés: véritable révolution culturelle préfigurant les mondialisations économiques.

Pour la première fois, il devenait possible d’écouter, chez soi, tous les phénomènes acoustiques (chansons, musiques, théâtre, discours, reportages, publicités, bruits etc.). Pour la première fois la même œuvre pouvait être écoutée simultanément ou non partout dans le monde. Des appareils dérivés de cette invention allaient bouleverser de nombreuses pratiques: le dictaphone, la sténographie automatique qui conserve l’entretien dans ses plus minutieux détails, tout en s’accommodant à la vitesse de la conversation, l’improvisation de l’écrivain, cette indépendance complète de la plume si lente à traduire une pensée toujours affaiblie dans sa lutte avec l’expression écrite, l’apprentissage des langues etc. Le Phonographe d’Edison, sera l’aboutissement de ce processus visant à traduire la parole plus justement que l’écrit. Aujourd’hui les techniques modernes de la numérisation ont repris toutes ces applications avec des développements considérables.

Les équilibres géopolitiques se transforment

Dès la fin du 19iem siècle la montée en puissance des USA s’affirme, de nombreux brevets sont déposés dans des domaines clés de l’innovation: le télégraphe de Samuel Morse, le téléphone de Graham Bell, l’éclairage électrique….de T. Edison, le transport du courant électrique (électrification des villes) de T. Edison. Etc.  Par ailleurs les américains exploitent avec succès les brevets déposés hors de leur territoire : la radiodiffusion de l’italien Marconi, la photographie des français Niepce et Daguerre etc…C’est la montée en puissance des USA.

Théodore Roosevelt fait du capitalisme l’intégrateur de toutes les forces sociales et associe le travail au capital. Parallèlement Karl Marx et Engels développent leurs pensées matérialistes et la dialectique de l’histoire. Ils établissent les principes théoriques d’une praxis révolutionnaire qui aboutit en 1917 à la révolution Soviétique. Alors qu’en Europe le dynamisme de la demande de biens de consommation, qui est le véritable moteur de la croissance économique, s’étiole, entrainant la ‘Révolution Industrielle’ vers un déclin certain. Les tensions sociales sont fortes, et les profits des classes dominantes marquent le pas. Il fallait relancer les économies par l’utopie du progrès, par l’innovation scientifique et technique (comme dit précédemment). La « grappe d’innovations» qui survint fut d’une telle ampleur qu’elle marqua une véritable rupture au niveau des techniques et transforma nos sociétés. Certes elle relança  l’économie libérale. Mais cela ne suffit pas, survint la guerre de 14/18, si destructrice !

Notre monde bascule vers autre chose…

Les conséquences de toutes ces inventions avec le  phonographe pour origine annonçaient l’avènement  prochain du monde numérique et son emprise sur nos sociétés, laissant place au désenchantement que nous connaissons aujourd’hui. Est-ce une nouvelle rupture technologique?

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Cette Révolution numérique se déploie chaque jour d’avantage dans tous les domaines de la vie sociale. La question est ouverte de savoir jusqu’à quelles profondeurs vont ces transformations. Se limitent-elles au champ des techniques, de l’économie et des relations sociales ? Elles sont à l’origine du changement jusqu’aux données premières de la condition humaine. Le développement de l’intelligence artificielle oblige à reconsidérer l’intelligence naturelle de son créateur. L’humanité a-t-elle produit avec ces « machines parlantes », maintenant « pensantes » des entités destinées à le dépasser et à l’asservir ? Certains penseurs affirment déjà, qu’il faudrait envisager une coexistence pacifique avec l’univers des robots°. Ce n’est pas impensable: n’avons-nous pas dès maintenant accepté une certaine forme de coexistence avec la musique dit d’ascenseur, avec les slogans lénifiants, avec les propagandes publicitaires et politiques de toute sorte omniprésents dans les Espaces Publics ? « Tout ce qui est techniquement faisable, possible, sera fait un jour, tôt ou tard°°». C’est la technologie qui change le monde, par une évolution parfois imprévisible, plus que la politique.

Coexister

°Guy Vallancien

 °°Loi de Gabor

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